samedi, août 30, 2025
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À Monsieur Mamadou Ly, passeur de sens et éclaireur de la cité (Par Dr Moussa Sarr)

Ce que disent les Unes : la revue de presse comme organe vital de l’intelligence collective

Cette humble introduction se veut un hommage conscient et fraternel à votre œuvre quotidienne. À travers MA REVUE DE PRESSE, vous ne vous contentez pas de relayer des titres : vous offrez un espace de lucidité dans un monde saturé de bruit, un repère pour les consciences dispersées, une architecture silencieuse du sens.

Votre travail n’est ni un luxe ni un appoint. Il est, au contraire, un geste cardinal de l’intelligence collective. Vous incarnez cette vérité souvent oubliée : la revue de presse n’est pas un accessoire du journalisme, elle en est la fonction-mère. Ce que vous composez chaque matin est bien plus qu’une agrégation d’actualités — c’est une carte cognitive de la Nation, une passerelle entre les institutions et les imaginaires, un fil d’Ariane pour les membres de la diaspora en quête de continuité, de résonance, de repères.

Dans un monde qui va vite, qui se disperse, qui oublie et se contredit, votre revue est le seul moyen de ne pas s’y perdre. Elle recentre, elle éclaire, elle aligne les voix autour des vérités de l’instant. L’avenir des démocraties, des gouvernances et des appartenances diasporiques dépendra, demain plus encore qu’aujourd’hui, de notre capacité à structurer cette lecture collective du monde. Et vous y participez, avec constance, rigueur et dignité.

Les Unes nous parlent. Grâce à vous, nous les écoutons. Mieux encore : vous leur donnez un lieu pour être comprises.

La modernité tardive, marquée par une accélération inédite des flux informationnels, impose à chacun une gymnastique cognitive constante. Dans ce monde où les faits se superposent à la vitesse du pixel, où la vérification est souvent sacrifiée à l’urgence du partage, les métiers du journalisme sont régulièrement questionnés, critiqués, redéfinis. Mais l’une des fonctions les plus méconnues, et pourtant les plus stratégiques, demeure la revue de presse. Celle-ci n’est pas une activité périphérique au journalisme, mais son extension cognitive. Elle est un poste d’écoute avancé, un carrefour de signalements, un filtre qui donne de l’intelligibilité à l’information brute. Mieux : elle est un organe vital de l’intelligence collective, un outil de socialisation cognitive des diasporas, un levier d’aide à la décision stratégique pour les gouvernants et leurs cabinets.

Être journaliste, aujourd’hui, ne se résume pas à écrire. Cela appelle une maîtrise profonde de l’écosystème de sens dans lequel sa parole s’insère. C’est comprendre la topographie informationnelle dans laquelle l’audience navigue. Produire une information, c’est introduire un élément dans un jeu d’influences, de mémoires, d’idéologies. Mais ce n’est que la première moitié de l’équation. Car entre le producteur d’information et son audience, il existe un tiers-médiateur, souvent négligé : le lecteur stratégique, celui qui ne lit pas pour savoir, mais pour capter ce que les autres sauront. Ce lecteur – analyste, diplomate, conseiller politique, agent de communication, professeur, acteur diasporique – dépend souvent de la revue de presse pour se maintenir à jour dans un monde qui n’attend pas.

Dans les cabinets gouvernementaux, la revue de presse est le premier acte du jour. Elle arrive avant même les briefings, souvent entre six et huit heures du matin. Elle constitue la base de toute anticipation. En scrutant les Unes des journaux, les cellules stratégiques y lisent bien plus que des titres : elles y lisent le climat d’opinion, les lignes de fracture, les angles d’attaque médiatique, les récits en gestation. Ce ne sont pas que des nouvelles : ce sont des signaux faibles, des diagnostics implicites, des symptômes d’une société. Là où un simple citoyen lira « Hausse des prix de l’électricité », le conseiller politique lira : « terrain fertile pour une mobilisation sociale », « occasion pour l’opposition de se réarmer discursivement », « nécessité de convoquer un porte-parole ». Ainsi, la revue de presse devient un outil épistémique, une grille de lecture de la réalité politique, un instrument d’aide à la manœuvre.

Mais l’outil devient vital dès lors qu’on s’éloigne du territoire national. Pour les diasporas, la Une est un fil d’Ariane. Elle permet de maintenir un contact avec un imaginaire collectif local. Car l’extraterritorialité n’est pas seulement géographique ; elle est relationnelle, émotionnelle, symbolique. Le migrant, l’expatrié, le professionnel à l’étranger, tous vivent dans une interpolarité identitaire : ici mais là-bas, maintenant mais toujours hier, intégré mais suspendu à l’actualité de l’origine. Pour eux, la Une du journal devient plus qu’un résumé : c’est un condensé du récit national, un miroir de l’état de la Nation, une carte mentale qui leur permet de recalibrer leur discours, de nourrir leur rapport au pays. Elle autorise une forme d’agency : une capacité d’intervenir discursivement sur le pays depuis l’extérieur. Dans les groupes WhatsApp, dans les réseaux associatifs, dans les dynamiques diasporiques de plaidoyer, la revue de presse est le cœur du moteur de production discursive. Elle structure les conversations, alimente les analyses, relie les subjectivités éclatées autour d’un même noyau de sens.

Ce rôle, rarement théorisé, est pourtant fondamental pour comprendre l’économie actuelle de la connaissance. Dans une époque où les enjeux sont de plus en plus complexes, où l’information est à la fois hyperabondante et profondément disjointe, les individus doivent trouver des points d’ancrage cognitifs. La revue de presse offre cela : un cadrage, une orientation, un panorama intelligible. Elle donne à voir ce que les médias montrent, mais surtout comment ils le montrent. Elle est un exercice de méta-lecture : lire ce que les médias lisent de la réalité. Ce que Paul Ricoeur appelait une « herméneutique du discours social ». Elle transforme une série de faits isolés en tableau de bord. En ce sens, elle n’est pas secondaire à la production journalistique : elle en est la fonction supérieure, sa cristallisation stratégique.

Plus encore, la revue de presse est une forme de diplomatie symbolique. Dans les relations parlementaires, dans les relations publiques institutionnelles, elle permet d’anticiper les réactions, de préparer les éléments de langage, d’ajuster les positions. Elle révèle les biais médiatiques, les points de tension, les narratifs qui montent. Un conseiller parlementaire, par exemple, utilisera la revue de presse pour évaluer les risques réputationnels, identifier les failles narratives à combler, les coalitions éditoriales en formation. Il y verra ce que les journalistes ne disent pas toujours explicitement : à quelles causes se rallient-ils ? quels silences trahissent une intention ? quelles répétitions signalent une obsession ? quelles absences révèlent un angle mort stratégique ? Lire la revue de presse, c’est voir à travers le miroir déformant des médias pour comprendre les tendances profondes de l’opinion.

Il faut, à ce point, revenir à la Une. Objet souvent banalisé, elle est en réalité un artefact sémiotique de premier plan. Elle est une interface. Une scène de représentation de l’événement. Par sa composition visuelle, son lexique, ses hiérarchies d’informations, elle construit un monde. Elle n’est pas la réalité, mais une décision sur ce qu’il faut considérer comme réalité. Chaque Une est un acte de cadrage. Ce que le journal met en avant en dit plus long sur son positionnement que sur l’actualité elle-même. En ce sens, la Une est un document stratégique. Dans les milieux gouvernementaux, diplomatiques ou économiques, on la lit non seulement pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle cache. Elle est une clef de lecture de l’agenda politique, une façon de sentir les alliances, les ruptures, les intérêts à l’œuvre. L’intelligence stratégique repose largement sur cette capacité à lire la Une comme un symptôme.

L’analyste en communication stratégique sait que la Une est rarement innocente. Elle est l’aboutissement d’une série de choix : choix éditoriaux, pressions économiques, priorités politiques, routines journalistiques. Son agencement révèle une hiérarchie implicite des valeurs. Qui est mis en avant ? Qui est tu ? Quelle image est choisie ? Quels termes sont utilisés ? Est-ce une photo en action, en posture statique, en larmes, en triomphe ? La Une est une grammaire du pouvoir. Elle fabrique du regard. Elle structure l’attention. Dans les cabinets gouvernementaux, elle est donc étudiée comme on étudie une carte de guerre : pour comprendre les lignes de front médiatiques, les zones de pression, les relais potentiels.

D’un point de vue épistémologique, la revue de presse est donc un acte critique. Elle ne se contente pas d’agréger des articles. Elle interprète. Elle met en relation. Elle produit une connaissance synthétique. Elle est, selon la terminologie de Michel Foucault, un dispositif : un ensemble de discours, de pratiques, de positions qui produisent un effet de savoir-pouvoir. Le pouvoir d’interpréter l’espace public, de cartographier les opinions, de piloter les représentations. En cela, elle se distingue d’un simple résumé. Elle est un acte de médiation cognitive. Elle transforme l’information en connaissance. Et la connaissance en stratégie.

Il est donc impératif de revaloriser la pratique de la revue de presse. Elle n’est pas un travail secondaire, ni une tâche subalterne. Elle est un métier en soi, exigeant une culture générale large, une sensibilité politique, une connaissance fine des médias, une capacité d’analyse sémio-discursive. Dans bien des administrations publiques, dans des entreprises, dans les organisations internationales, ce métier est relégué à des fonctions techniques, sans reconnaissance statutaire. Or, c’est une erreur stratégique. C’est là que se fabrique la lecture première de la réalité. C’est là que se prépare la première bataille de la journée : celle du sens.

En diaspora, cette fonction prend une dimension encore plus fondamentale. Elle devient outil de maintien identitaire, outil de veille citoyenne, outil d’intervention civique. Beaucoup d’acteurs diasporiques n’ont pas les moyens matériels ou temporels de suivre tous les flux d’information. La revue de presse devient alors un résumé vital, une trame de lecture du pays, un fil conducteur pour leurs engagements. Dans des contextes de crise, elle joue un rôle mobilisateur. Elle concentre l’attention. Elle oriente les solidarités. Elle nourrit les initiatives. Et elle évite les dérives : les manipulations, les fake news, les radicalisations émotionnelles. Elle introduit un minimum de rationalité dans un espace saturé d’angoisses.

La revue de presse, lorsqu’elle est bien faite, produit un effet de décantation. Elle élimine le bruit pour faire émerger le signal. Elle donne aux sujets leur juste gravité. Elle tempère l’émotion par l’analyse. Elle donne du temps au sens. Elle permet aux gouvernants de mieux gouverner, aux citoyens de mieux comprendre, aux diasporas de mieux agir. C’est un instrument de navigation collective. Dans une société du flux, elle est l’un des derniers lieux de la boussole. Elle est un geste d’écoute, une posture réflexive, une forme d’attention au monde.

Ce texte se veut une contribution à la reconnaissance épistémologique, stratégique et communicationnelle de la revue de presse. Elle n’est pas un luxe, elle est une nécessité. Elle n’est pas un accessoire du journalisme, elle en est la fonction-mère. Elle n’est pas une perte de temps dans un monde qui va vite, elle est le seul moyen de ne pas s’y perdre. L’avenir des démocraties, des gouvernances et des appartenances diasporiques dépendra largement de notre capacité à structurer cette lecture collective du monde. Les Unes nous parlent. Encore faut-il les écouter. Et leur donner un lieu pour être comprises.

À propos de l’auteur

Dr. Moussa Sarr

Sociologue de formation et penseur engagé de l’espace public, Dr. Moussa Sarr est titulaire d’un postdoctorat en ingénierie de la connaissance, domaine dans lequel il explore les dynamiques de structuration, de circulation et de capitalisation des savoirs dans des contextes complexes. Il est également docteur en sociologie, spécialisé en communautique et intelligence collective, avec des travaux qui articulent les technologies du lien social, les médias, et les architectures de participation cognitive.

Son parcours académique comprend deux maîtrises complémentaires : une maîtrise en communication publique (orientation analyse des politiques discursives) et une maîtrise en sciences et techniques de la communication (orientation théories de l’information et médiation symbolique). Il est aussi diplômé d’un DUT en relations publiques, socle initial de sa compréhension stratégique des écosystèmes médiatiques et des logiques d’influence.

À la croisée des sciences sociales, des technologies du sens et de l’épistémologie critique, Dr. Sarr développe une approche transdisciplinaire de l’analyse des médias, des pratiques communicationnelles et de l’intelligence collective, qu’il met au service des institutions, des diasporas et des sociétés civiles en mutation.

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